« Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu’aux dents (…) et arrachez votre patrimoine culturel. » Cheikh Anta Diop

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1892. Une conquête conduit les troupes françaises jusqu’au cœur du royaume. Les objets, les insignes royaux, les œuvres et les symboles de souveraineté qui racontaient le Danxomè prennent alors le chemin de l’Europe. Plus d’un siècle plus tard, les mots de Cheikh Anta Diop résonnent avec une singulière actualité. « Arrachez votre patrimoine culturel », disait-il en 1984. Comme si la reconquête ne pouvait véritablement s’accomplir sans retrouver ce qui avait été dispersé, déplacé, parfois soustrait à son histoire. Aujourd’hui, le Bénin ne se contente plus de raconter ce départ. Il organise le retour.
Le 10 novembre 2021, lorsque les 26 trésors royaux du Danxomè ont retrouvé le sol béninois, Patrice Talon avait lui-même pris soin de rappeler que cette restitution n’était « qu’une étape » dans un processus plus vaste de restitution des patrimoines mémoriels.
Mais pour mesurer ce que représente ce retour, il faut se souvenir de ce qui l’a précédé. Les troupes françaises commandées par le colonel Alfred Dodds entrent dans Abomey et s’emparent de biens précieux du palais royal. Des palais sont dépouillés, des sanctuaires profanés et des objets emportés. 27 pièces prennent alors le chemin de l’Europe. Leurs destins seront ensuite différents, mais leur point de départ est le même.
Pendant plus d’un siècle, ces objets vont être regardés ailleurs. Classés, conservés, exposés, étudiés. Ils deviennent progressivement des « œuvres d’art », des « collections », des « pièces ethnographiques ». Les mots changent, les institutions changent, les générations changent. Mais une chose demeure : leur absence. Il est vrai qu’un peuple peut continuer à exister sans ses objets. Il peut même finir par s’habituer à ne plus les voir. Mais lorsqu’une partie de son patrimoine se trouve hors de son territoire, c’est aussi une partie de sa capacité à se raconter qui se trouve déplacée.
La restitution des œuvres n’est donc pas née hier. Elle est l’aboutissement d’une revendication ancienne. Il aura fallu que cette revendication quitte le registre des souhaits pour devenir une politique assumée, structurée, documentée.
Une première victoire
Pendant des générations, les Béninois ont vécu avec l’idée que certains objets qui appartenaient à leur histoire étaient simplement ailleurs, comme si leur absence était devenue une chose normale. Puis, un jour, ils sont revenus. On a enfin pu les voir ici, sur cette terre, dans cet environnement, avec les récits et les souvenirs qui leur donnent leur véritable épaisseur.
Sous Patrice Talon, le Bénin a franchi ce cap. En novembre 2021, 26 trésors royaux du Danxomè quittent officiellement la France pour retrouver leur terre d’origine. Le transfert de propriété est acté à Paris le 9 novembre ; le lendemain, les œuvres arrivent au Bénin. Leur retour aura donc été autant diplomatique que symbolique. Le Bénin ne récupérait pas seulement des pièces de musée. Il récupérait la possibilité de les regarder depuis son propre sol, dans son propre récit.
Mais le plus intéressant dans cette histoire est que le retour des 26 n’a pas fermé le dossier. Il l’a ouvert. Un autre trésor, pris dans le même contexte de conquête, demeure encore en Finlande. Le Kataklè, l’une des 27 pièces emportées par les troupes de Dodds, a été transféré au Musée national de Finlande en 1939. Le Bénin en a officiellement demandé la restitution. Et là encore, le mouvement prend une nouvelle ampleur.
Peut-être que la plus belle victoire est celle qui se joue maintenant. Parce qu’après avoir récupéré 26 trésors, le Bénin aurait pu considérer que le devoir était accompli. Il ne l’a pas fait. D’autres œuvres sont encore ailleurs, d’autres histoires attendent d’être retrouvées, d’autres objets portent encore la trace d’un passé qui nous appartient.
C’est ainsi qu’en juillet 2026, sous l’égide du Président Romuald Wadagni, le pays formule une nouvelle demande auprès de la France. 35 biens culturels supplémentaires, auxquels s’ajoutent des archives conservées dans les collections publiques françaises, sont concernés. Pour porter cette nouvelle étape, le pays a installé un Comité scientifique national chargé de consolider le dossier historique, scientifique, patrimonial et juridique et de contribuer aux travaux d’une future Commission scientifique conjointe franco-béninoise.
Avec Talon, le Bénin avait démontré qu’une œuvre pouvait revenir. Avec Wadagni, il s’agit désormais de démontrer qu’un processus peut s’inscrire dans la durée. La restitution ne serait plus un événement exceptionnel, mais une politique patrimoniale appelée à produire une méthode, une expertise et une mémoire documentaire. Alors le retour continue. La première victoire, c’était de voir nos œuvres revenir. La seconde, c’est de ne plus accepter leur absence.
Mais cette reconquête pose une question à laquelle les cérémonies de restitution ne peuvent pas répondre : que ferons-nous de tout ce qui revient ?
La réponse, en partie, se construit déjà dans le béton et la pierre des nouvelles infrastructures culturelles du pays.
À Abomey, le Musée des Rois et des Amazones du Danxomè (MuRAD) s’inscrit au cœur du site palatial et constitue l’un des principaux écrins pensés pour l’histoire et les trésors du royaume. À Porto-Novo, le Musée international du Vodun (MIV) doit inscrire dans un espace muséal de référence un patrimoine longtemps réduit, depuis l’extérieur, à des représentations parfois caricaturales. À Ouidah, le Musée international de la mémoire et de l’esclavage (MIME) entend, lui, donner un lieu à une autre partie de notre histoire : celle de la traite, de ses violences et de ses mémoires. Et à Cotonou, le Musée d’Art contemporain complète ce dispositif en ouvrant le patrimoine béninois sur la création de son temps.
Ce déploiement n’est pas anodin. Les œuvres qui reviennent doivent retrouver un écosystème. Des musées pour les protéger, des chercheurs pour les étudier, des médiateurs pour les expliquer, des artistes pour les réinterpréter, des enseignants pour les transmettre.
Et c’est là l’une des dimensions les plus intéressantes de cette restitution : on ne construit pas seulement des musées pour recevoir des œuvres ; on construit les conditions pour que leur retour produise du sens.
Au fond, il y a une dernière restitution, peut-être la plus importante : celle de la mémoire aux générations qui ne l’ont pas connue. Que nos enfants puissent apprendre l’histoire du Danxomè non seulement dans les livres, mais désormais en la regardant en face pour mieux la comprendre et la transmettre.
Barell SAÏZONOU

